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Shakespeare est marocain

13 Aug 2018

Article à paraitre dimanche 19 Août 2018  dans le journal espagnol El Mundo.

 

Shakespeare est Marocain

 

 

 

Mais si, mais si, Shakespeare est absolument marocain. Et j’en veux pour preuve les histoires qui pullulent sur les terrasses des cafés de ma ville. Juan Goytisolo ne m’aurait pas contredit s’il était encore vivant, ni feu Elias Canetti, ni aucun autre grand esprit qui ait eu le privilège de passer par la place Jemaa El Fna. Tous auraient confirmé à la lettre mes propos. Et si vous me faites l’affront de penser que cela n’est que bavardage de conteurs, et que vous persistiez à croire que les conteurs sont des menteurs notoires, je vous invite à venir à Marrakech vérifier par vous-même. Vous vous rendriez vite compte que, à la façon des extra-terrestres dans les films de science-fiction, les personnages shakespeariens rôdent comme des fantômes dans ma ville. Là, au détour d’une ruelle sinueuse croulant sous les bâtisses, vous croiseriez le triste sourire du bouffon Feste, de La Nuit des rois. S’il joue à la mandoline, applaudissez-le. Plus loin au pied des remparts, une conversation enflammée entre Othello et Rodrigo vous surprendra, et encore plus loin à la nuit tombée, si vous tendez bien les oreilles, vous serez témoin de la conversation d’Hamlet avec le spectre de son père...    

 

Et si après cette introduction — que d’aucuns pourraient juger hasardeuse, vous ne me croyez toujours pas, je vous raconterai alors ma propre histoire. La vraie de vraie. Celle qu’on ne trouve pas dans mes livres ; ou alors tellement délayée, travestie, métissée qu’il n’en subsiste que des miettes éparses difficilement superposables à ma réelle existence.

Qu’importe ! La voici donc toute crue, tendre et tragique comme le sont d’ordinaire les histoires de chez nous. Je m’efforcerai de ne rien romancer, exercice bien compliqué pour un écrivain du Sud. 

Je m’appelle Mahi Binebine. Je suis l’enfant de la schizophrénie, né au fin fond de la médina de Marrakech, entre un père bouffon du roi Hassan II et un frère ayant croupi dix-huit ans dans le bagne mouroir de Tazmamart pour avoir attenté à la vie de ce même roi. 

 

Ma mère, secrétaire au ministère des Finances, a été abandonnée par mon père avec ses sept enfants. J’avais alors trois ans. Je ne me suis rendu compte de rien. Je n’ai pas ressenti le besoin du père, car ma mère, Algérienne de souche, avait le caractère sanguin des siens. Elle était toute une famille à elle seule. À quarante ans, pour subvenir à nos besoins, elle s’est mise à faire des études. Une capacité en droit lui a ouvert les portes de l’université où, cinq plus tard, elle a décroché haut la main sa Licence de l’enseignement supérieur. Elle est devenue chef de service et, par son seul exemple, nous a inculqué le goût de la réussite et le mépris de la résignation. Alors, nous sommes tous devenus meilleurs dans nos disciplines respectives. Mes trois sœurs sont universitaires, elles ont créé un internat pour les jeunes filles défavorisées de la campagne, le plus jeune garçon est un argentier célèbre aux États Unis, votre serviteur n’a pas à rougir de ses dix romans traduits dans le monde entier, de ses peintures et sculptures exposées dans des musées importants, quant à l’aîné, Aziz, notre bagnard, il s’est offert la meilleure prison du monde : Tazmamart. Un trou dans le désert, digne des camps nazis, où l’on a enfermé des hommes dans le noir pendant dix-huit ans, les nourrissant de féculents et d’eau saumâtre.  Un enfer où l’on a planifié la mort à petit feu d’une centaine d’humains. 

Je vous explique : 

 

En 1971, il y a eu un coup d’État militaire contre le roi à Skhirat, une station balnéaire située près de Rabat. Des militaires ont encerclé le palais où Hassan 2 fêtait son anniversaire en compagnie de la crème du royaume : ministres, hauts gradés, invités de marque nationaux et internationaux… un coup d’État sur le papier inratable… et pourtant ils l’ont raté. Le roi s’était caché dans un sous-sol en compagnie de mon père et de quelques convives en attendant que l’orage passe. L’épisode est trop complexe pour être développé dans cette tribune. Le fait est que la scène d’un mutin entrant arme à la main dans un palais, où son père est caché dans une cave avec le roi, relève incontestablement de l’œuvre de Shakespeare.

 

Qui est mon père ? 

Pour la faire courte : nous sommes bouffons de père en fils (moi, je l’ai échappé belle en devenant le bouffon exclusif de mes lecteurs) mon grand-père officiait au palais d’El Glaoui alors puissant pacha de Marrakech, un féodal sanguinaire qui avait pactisé avec les autorités coloniales et dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux portes du désert. Au palais du Pacha, mon père, alors jeune étudiant, s’était lié d’amitié avec Ben Brahim, un poète exubérant, excentrique, chantant sur toutes les rimes son attrait pour le vin et les éphèbes ; il était, à la façon d’Oscar Wilde dans l’Angleterre victorienne, à la fois maudit et apprécié dans une société fondée sur l’interdit. Du plus profond de ses ivresses quotidiennes, Ben Brahim déclamait dans les tavernes ses vers immortels sans jamais se donner la peine de les consigner sur un carnet. Doué d’une mémoire exceptionnelle, mon père les apprenait par cœur. Le lendemain, il les revendait au poète qui, une fois sobre, ne s’en souvenait plus.

 À la chute du Glaoui, peu après l’indépendance du pays, mon père, brillant lauréat de la médersa Ben Youssef, se destine à l’enseignement. En plus du Coran, hadiths et autres disciplines théologiques, le jeune érudit connaît sur le bout des doigts sa grammaire, la poésie arabe du temps des khalifes comme celle de l’ère antéislamique. Il était le roi de l’anecdote et des récits croustillants des cours Omeyades et Abbassides.

En 1967, le hasard veut que le jeune fqih soit le guide de la diva Oum Kalthoum, de passage à Marrakech. Il lui récite des vers de Ben Brahim avec une telle ferveur qu’elle en tombe amoureuse. La cantatrice en fait part au jeune Hassan II, s’étonnant que cet Omar Khayyam des temps modernes ne dispose même pas d’un recueil complet édité. Vexé, le monarque commande qu’on réunisse tous ceux qui connaissent la poésie de cet artiste tombé en disgrâce en même temps que son protecteur, afin de réunir son œuvre complète.

C’est ainsi que mon père entra au service du roi qu’il distraira de ses bons mots, ses boutades et ses contes plus ou moins historiques ou merveilleux, dont le souverain était friand. Désormais, il sera un des bouffons préférés du roi, en tout cas le plus lettré, auquel il vouera un culte sans borne. Il comprit vite que le pouvoir absolu avait fait de celui-ci un homme seul, méfiant, sans doute malheureux, écrasé par le poids d’une fonction qu’il refuse de partager. Père saura s’adapter à ce monde nouveau où l’arbitraire le dispute au cynisme et à l’avilissement. Il accompagnera le roi jusqu’à son décès en 1999. En échange de quoi, celui-ci le comblera de ses bienfaits et le traitera avec égard, comparativement aux autres qu’il aimait parfois humilier. Une relation de maître à esclave totalement consentie, harmonieuse,  à un épisode près. Un épisode de taille, le drame  shakespearien.

 

Aziz, mon frère aîné, jeune et bel officier de vingt-six ans, l’enfant prodige fait partie des assaillants de l’attentat de Skhirat, le plus grave, le plus spectaculaire, le plus traumatisant qu’ait subi Hassan II. Le Fqih étant présent près de son maître durant le sinistre événement, il ne peut en aucun cas être soupçonné de complicité. Il sera néanmoins disgracié. Quelques mois seulement. Car il renie haut et fort, publiquement, le fils félon. Mon frère connaîtra alors l’horreur des geôles de Tazmamart comme ses compagnons d’infortune. Au sein de la famille, la brisure est d’autant plus terrible et tenace qu’elle est quasi silencieuse, en ces années de plomb où l’injustice, le népotisme, les rafles, les disparitions étaient monnaie courante. Seule ma mère croit que son enfant lui sera bientôt rendu.

 

À la maison, l’absence de mon frère était omniprésente. Tous les jours à midi lorsque nous nous mettions à table, elle lui mettait sa part de côté comme s’il allait frapper à la porte à tout instant. Comme s’il allait revenir et réclamer sa nourriture. Les jours où la nostalgie la prenait, elle lui servait la moitié du tagine. Pour lui tout seul. Cela dit, nous étions très contents de retrouver la part de l’absent quand nous rentrions de l’école en fin d’après-midi. C’était notre goûter. Il était toujours là, ce goûter, jour après jour, pendant dix-huit ans.

 

Adolescent, j’en ai beaucoup voulu à mon père d’avoir renié son fils pour garder sa place au soleil. Je le prenais pour un lâche. J’ai même refusé de le voir pendant de nombreuses années. Quand Aziz fut libéré, j’étais présent avec ma mère mourante pour le recevoir. Elle l’avait attendu. Longtemps. Très longtemps. La mort n’avait aucune chance de l’emporter avant qu’elle ne revoie son fils. Deux gendarmes épaulant un vieillard amaigri, le dos voûté, les yeux enfouis dans leur orbite sont entrés chez nous. Mère dévisagea longuement son enfant qu’elle ne reconnaissait pas. Je crois bien qu’elle pensait qu’on le lui avait changé. Du bel officier, il ne subsistait qu’une loque humaine, la peau sur les os, ratatinée, quarante centimètres en moins.

Quelques semaines après sa libération, mon frère m’a demandé de l’emmener voir son père. J’ai tenté en vain de l’en dissuader, arguant que ce monstre l’avait renié… Rien à faire. Je l’ai donc accompagné à contrecœur. Nous avions atterri dans une somptueuse demeure dans les beaux quartiers de Rabat. La rencontre des deux hommes fut des plus inattendues : je les ai vus tomber dans les bras l’un de l’autre et sangloter comme des enfants. Je regardais ahuri ce drôle de spectacle. Je me sentais stupide. Je ne savais plus quoi penser. J’en avais voulu à mon père d’avoir renié son sang… et voilà que le sang de mon père tournait dans les veines des deux hommes à travers l’ardeur d’une folle étreinte.

 Sur le chemin du retour, mon frère m’a dit ceci : « Écoute-moi bien, petit frère, sur les 29 détenus du bâtiment B où j’ai passé dix-huit dans le noir, luttant contre la chaleur, le froid, la maladie, le doute, les serpents et les scorpions, seuls 4 de mes camarades ont survécu. Sais-tu pourquoi ? Parce que ceux-là ne nourrissaient de haine envers personne. Pas même envers le roi qui les avait jetés dans ses oubliettes. La haine, vois-tu, est un poison pour celui qui la porte… elle le mine de l’intérieur, elle le démolit, elle le tue. 

Depuis lors, je me suis réconcilié avec mon père que j’ai enterré il y a quelque temps ; et partant, avec notre tumultueuse histoire. Le pays a beaucoup changé malgré les résistances de certaines forces obscures réfractaires au progrès. Je suis revenu vivre chez moi après vingt-trois d’exil. Et pour tout dire, je me sens en paix avec moi-même. J’ai trouvé comme un terrain d’entente avec les fantômes de Shakespeare.

 

                                                                                                                            Mahi Binebine

 

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