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Croix de bois croix de fer

16 Jan 2016

 

Hommage à Leila Alaoui

Par Mahi BineBine

 

Elle disait je suis si fatiguée. Bientôt je lèverai le pied. Croix de bois croix de fer, si je mens je vais en enfer… Après Ouaga, j’arrête. À Beyrouth Nabil m’attend. Il m’a beaucoup attendue ces dernières années. Il a été très patient et j’en ai honte. J’irai le retrouver et on fera un enfant. Peut-être deux. Un garçon et une fille, va pour le choix des rois. Il en a tellement envie et je me sens fin prête pour cette nouvelle aventure. Trente-trois ans, faut pas traîner, c’est le moment de construire du solide. Nous avons créé « La Station », un bel espace dédié à l’art où tu viendras exposer un jour, n’est-ce pas Mahi? Beyrouth te plaira, j’en suis certaine. La vie y est riche, intense et chargée d’électricité ; les gens y vivent à tombeau ouvert, comme si une catastrophe allait survenir à tout moment. D’ailleurs, ça devient partout pareil. Les jolis endroits de la planète sont de moins en moins sûrs. On n’est à l’abri nulle part. Mais après Ouaga, je déposerai mon bâton de pèlerin, mon appareil photo et ce ballot qui devient lourd à porter. Je planterai ma tente sous un cèdre et je serrerai très fort mon homme dans les bras. Vrai de vrai, cette fois-ci, je ne me rétracterai pas. Croix de bois croix de fer…

 

J’écoutais Leïla et je m’entendais mentir aux miens. Ceux auxquels j’avais promis du temps que j’étais incapable d’offrir, femme et enfants avec lesquels j’ai rusé des années durant, misant sur la qualité plutôt que sur l’impossible quantité. Le temps des artistes est dans l’indivision, il appartient un peu à tout le monde. Il ne souffre pas l’exclusivité. Au moindre écart, des fantômes surgissent pour le remettre au pas ; vigilants, ils veillent au grain. Ceux qui hantaient Leïla ont aussitôt comploté avec les miens le jour de notre première rencontre, dans mon atelier à Tahanaout. Elle faisait un livre sur les artistes. J’ai vu alors cette étrange créature lumineuse grimper sur des chaises, des tables, se contorsionner pour avoir la meilleure prise de vue. Elle me fixait avec l’œil vorace de son objectif. Elle ne sourit pas quand elle travaille, contrairement au reste de la journée. C’est là que nos fantômes se sont vus. Ils se sont reconnus comme des jumeaux longtemps séparés. Ces entités étranges venues de je ne sais où pour faire bouillir le sang et amplifier les cris devant la barbarie, l’abjection et l’inhumain.

 

Non Leïla, je ne te crois plus. Quand tu suivais les Subsahariens dans les forêts obscures près de Tanger, je n’étais pas tranquille. Tu disais, je vais faire de leur détresse une œuvre d’art. Ils ne seront plus des chiffres ni d’effroyables statistiques, je leur rendrai leur visage, leur âme et leur dignité. Après « Crossing », promis, je me range. Nabil me rejoindra à Marrakech et on prendra le temps de souffler. Et on fera de beaux projets! C’est du sérieux cette fois-ci. Croix de bois croix de fer…

 

Mais qu’es-tu allée fabriquer à Ouagadougou, ma tendre amie? Pourquoi ce jour-là précisément? Redonner le sourire aux petites filles violées? Celles qu’on fouette parce qu’elles n’avaient qu’à se couvrir davantage pour ne pas tenter les mâles. Quoi encore? Consoler les femmes battues, les répudiées, les moins que rien? Changer à toi seule un entrelacs d’ignorance, d’ignominie, de bêtise. Mais jusqu’à quand allais-tu continuer à traîner dans les sombres sous-sols de l’humaine condition? Jusqu’à quand allais-tu continuer à nous faire peur? Et puis tu avais promis. Croix bois croix de fer… Tu avais promis et je t’avais crue. Croix de bois croix de fer… Non, pour rien au monde Leïla, même si tu mentais, pour rien au monde je ne voudrais que tu ailles en enfer.

 

 

 

Photo © Leila Alaoui

 

http://telquel.ma/2016/01/21/hommage-leila-alaoui-croix-bois-croix-fer_1478824

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